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Le patrimoine du quotidien, des pierres qui parlent

Les villages ruraux comme Villars sur Var sont constellés d’anciens moulins, bergeries, fours, pressoirs – autant de lieux de travail dont la silhouette marque le paysage et, plus subtilement encore, la mémoire collective. Ces bâtisses modestes ou imposantes, souvent envahies de ronces ou reconverties en maisons de vacances, racontent une histoire tissée au fil des générations : celle du labeur partagé, du génie local et du lien à la terre.

À la question « Quelle mémoire est associée à ces lieux de travail ? », il s’agit d’abord d’écouter ce qu’ils disent de notre village : non un passé figé, mais une mémoire vivante qui continue d’inspirer.

Des espaces de production mais aussi de sociabilité

Jadis, la vie économique provençale, et précisément à Villars sur Var, s’articulait autour de lieux emblématiques :

  • Les moulins à huile ou à grains bruissaient de discussions pendant la saison des récoltes. Des familles se relayaient autour des meules, dans un parfum d’olive fraîche ou de farine, échangeant des nouvelles, des recettes, des conseils.
  • Les bergeries, construites en schiste ou en pierres sèches, accueillaient de petits troupeaux lors des transhumances. Elles constituaient le coeur d’un mode de vie pastoral, rythmé par la traite, la fabrication du fromage et la taille régulière des haies.

Un recensement effectué par l’Inventaire général du Patrimoine culturel indique que, dans les Alpes-Maritimes, près de 2 000 bergeries traditionnelles subsistent aujourd’hui, témoignant de l’intensité de l’élevage ovin dans la région jusqu’au début du XXe siècle (source : DREAL PACA, 2018).

Les moulins, quant à eux, étaient si présents que le cadastre de 1840 en recensait cinq sur la seule commune de Villars sur Var, parmi lesquels le moulin à farine du quartier de la Zubbia, dont les vestiges sont encore lisibles sur le sentier du vieux pont.

Mémoires multiples : de la technique au geste quotidien

Les anciens lieux de travail sont des livres ouverts sur des savoirs en voie de disparition.

  • La mémoire des techniques : Chaque moulin possédait son architecture propre (à roue horizontale ou verticale pour l’hydraulique). Les meules, taillées localement, étaient souvent marquées de signes pour en reconnaître l’origine (source : Musée des Moulins, Villeneuve-d’Ascq). Dans le cas des bergeries, le bâti s’adaptait aux parcours ovins : murs épais pour la fraîcheur, petites ouvertures contre le mistral.
  • La mémoire des gestes : Le bourdonnement du moulin, le claquement des sabots sur la paille, le geste précis du berger courbant l’osier d’un panier à fromage. Ce sont des gestes répétés, appris dès l’enfance, porteurs de savoir-faire rarement consignés par écrit.

À Villars sur Var et dans la vallée du Var, des fêtes annuelles rappellent encore ce patrimoine, telles les journées du goût ou les démonstrations de pressage d’huile d’olive, organisées parfois pour les scolaires par les anciens du village.

De la mémoire à la transmission : un enjeu contemporain

Aujourd’hui, peu de ces lieux sont encore utilisés à des fins agricoles, mais leur impact est loin d’être éteint. En effet, la mémoire se transmet à travers :

  • Les récits familiaux : “Mon grand-père faisait moudre ici le blé de toute la vallée.” Ces histoires, racontées au coin du feu, restent vivaces, au point que certains Villarois témoignent du sentiment de “marcher sur les traces” de leurs ancêtres près de ces bâtiments.
  • Les réutilisations : Nombre de moulins et de bergeries ont été transformés, avec des usages parfois étonnants. Un ancien moulin de la région de Saint-Martin-d’Entraunes est aujourd’hui un gîte rural ; certains abris pastoraux servent de refuges ponctuels pour randonneurs sur la traversée du Mercantour.
  • La valorisation patrimoniale : Des initiatives, parfois soutenues par le Parc National du Mercantour ou le Pays Vallées d’Azur Mercantour, recensent et restaurent ces lieux emblématiques (source : Pays Vallées d’Azur Mercantour, 2021).

Une table des usages : passé et présent

Lieu Usage historique Usage actuel
Moulin à farine Mouture du blé pour le pain du village Abandonné, parfois reconverti en habitation ou gîte
Moulin à huile Pressage collectif des olives Lieu de mémoire, rare production artisanale lors de festivités
Bergerie Abri pour le bétail et fabrication de fromages Ruine, gîte d’étape, abri occasionnel pour randonneurs ou éco-volontaires

Lieux de travail, lieux d’identité

Il est fréquent d’entendre, lors d’une promenade ou au marché, l’évocation d’un moulin ou d’une bergerie comme un “repère dans le paysage”. Ces bâtiments jouent un rôle fondamental dans la construction du sentiment d’appartenance au territoire. Selon l’historien rural Pierre Boyer (INRAE), « le bâti du travail structure autant les souvenirs collectifs que les églises ou les places publiques ».

Les noms de quartier hérités du passé – Le Moulin, La Bergerie, Les Granges – sont eux-mêmes des capsules de mémoire. Ils rappellent d’où vient le village et quelles activités étaient vues comme centrales. Cette identité se révèle aussi dans la toponymie régionale : selon le toponymiste Ernest Nègre, plus de 1 100 micro-toponymes dans les Alpes-Maritimes rappellent l’activité des moulins ou des bergeries, bien plus que pour toute autre activité artisanale.

Récits de vie : anecdotes villaroises autour des vieux lieux de travail

Certains habitants racontent encore, non sans nostalgie, la gigue animée des troupeaux descendant du col d’Ablé pour passer l’hiver dans les bergeries du bas-village. Mme V., installée depuis 1947 à Villars sur Var, aime évoquer l’époque où chaque famille disposait de sa part au moulin : « On savait qu’on y retrouvait tout le monde au moment des récoltes. C’était mieux que la mairie pour les nouvelles ! »

Les plus jeunes, invités par l’école ou lors des fêtes du patrimoine, découvrent parfois avec étonnement la mécanique d’un vieux pressoir encore en état, actionné une fois l’an pour la fête de l’huile. Leur réaction est unanime : le lieu “sent bon”, il est “chargé d’histoire”. Sans archives officielles, ce sont bien ces souvenirs individuels et ces expériences partagées qui font vivre la mémoire de ces lieux.

Préserver, comprendre, transmettre : pistes pour redonner vie à ces lieux

Le renouveau de la mémoire autour des anciens moulins et bergeries s’inscrit aujourd’hui dans un mouvement de redécouverte des circuits courts, du tourisme rural et de la valorisation des savoirs locaux. Quelques axes majeurs se dégagent :

  • Un enjeu éducatif : La transmission passe par les écoles, les visites guidées, les ateliers de découverte organisés avec l’aide d’anciens – un projet mené avec la Communauté d’Agglomération de la Riviera Française permet chaque année à cinquante collégiens de visiter des sites patrimoniaux ruraux (source : CARF, 2022).
  • Des initiatives citoyennes : À Villars sur Var, une association de sauvegarde du patrimoine rural œuvre à la restauration de petites bergeries familiales, mobilisant bénévoles du village et nouveaux habitants autour de chantiers participatifs guidés par les anciens.
  • Un héritage évolutif : L’emploi agricole et artisanal ayant changé, la mémoire des lieux s’adapte : parcours de randonnée reliant les vieux moulins, panneaux d’interprétation, et carnet de mémoire collectif en cours d’élaboration avec l’Espace Vallée du Var.

La mémoire des anciens lieux de travail n’est ni nostalgie ni glorification, mais un fil essentiel pour comprendre la transformation du village, le respect des ressources naturelles et le sens d’une appartenance partagée. Ces moulins et bergeries ne demandent qu’à trouver de nouveaux usages, à devenir de nouveaux points de rencontre ou d’inspiration. Ainsi le passé se relie au présent et à l’avenir, au rythme des pas dans les ruelles du village ou derrière la porte entrouverte d’une vieille bergerie.

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