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La mémoire d’un village : un patrimoine en mouvement

Qui garde la mémoire d’un village ? Parfois, une fontaine, une vieille maison, le pli d’une ruelle. Mais souvent, ce sont les mots échangés, les histoires murmurées, les gestes transmis. À Villars sur Var, comme ailleurs, la transmission de la mémoire ne se limite pas aux livres : elle se vit, se partage, se met à hauteur de banc d’école.

Le rôle des écoles dans la préservation de cette mémoire est fondamental. Ici, les élèves ne sont pas seulement de futurs citoyens, mais les héritiers d’un récit qui s’écrit au fil des générations. L’école, dans un village, c’est la matrice : là où le passé s’enracine pour nourrir l’avenir.

Des projets menés dès le plus jeune âge

À Villars sur Var, l’école communale fait figure de cœur battant. Depuis plusieurs années, des enseignants passionnés y multiplient les occasions de relier apprentissages scolaires et savoirs locaux. Leur mot d’ordre : donner du sens.

  • Archives et récits de vie : Chaque printemps, les élèves de CM1 et CM2 travaillent autour des carnets familiaux et des recueils d’archives municipales, comme celles déposées aux Archives départementales des Alpes-Maritimes. Ils apprennent à lire une lettre ancienne, à retranscrire un journal, à comparer l’évolution du village sur les cartes anciennes. À l’automne 2023, une classe a ainsi reconstitué l’histoire d’un ancien forgeron à partir d’un extrait de registre d’état civil de 1895, sous la houlette de leur institutrice.
  • Rencontres intergénérationnelles : Chaque année, deux ou trois après-midis sont dédiés à la rencontre avec des anciens. On y parle des traditions, mais aussi du quotidien d’autrefois : la cueillette de l’olivier, les veillées d’hiver, la crue de la Tinée en 1994, autant de souvenirs racontés en patois ou en français.
  • Découverte du patrimoine bâti : Sorties guidées dans le village, inventaire des fontaines, relevé des anciennes enseignes ou recherche des plaques commémoratives : ces activités permettent de sensibiliser les enfants à la petite histoire locale qui rejoint la grande.

Des enseignants comme Mme Henry, directrice depuis 2017 de l’école de Villars sur Var, insistent dans les colonnes de Nice Matin sur « l’importance de montrer que la mémoire du village, ce n’est pas figé, mais vivant grâce à la jeunesse » (Nice Matin, édition du 28/11/2023).

Lieux, objets, archives : supports du passé, outils du présent

La mémoire locale trouve de multiples supports, que les enseignants s’attachent à faire vivre en classe comme sur le terrain :

  • L’usage des photographies : De nombreuses familles prêtent à l’école des photos anciennes, parfois datées du début du XXe siècle. Les élèves les comparent à des vues actuelles, repèrent les bâtiments disparus, tentent de reconnaître un ancêtre ou d’identifier les métiers d’autrefois.
  • Le carnet de mémoire : Depuis 2021, chaque élève de cycle 3 tient un carnet où il note, d’une main appliquée, les anecdotes collectées auprès de ses proches ou des aînés du village. On y retrouve, par exemple, des histoires de pêche sur le Var, la fête du pain au four banal, la description des vendanges de jadis ou le souvenir des processions pascales.
  • Le patrimoine oral : Prenant modèle sur les collectages réalisés par le CIRDOC ou le Musée départemental des arts et traditions populaires de la Tinée, l’école participe à la sauvegarde des récits oraux. En 2022, une dizaine d’élèves a recueilli des témoignages sur cassette, aboutissant à un « mur des voix » exposé lors de la fête du 14 juillet.

Ce travail autour de l’archive et de la parole s’appuie sur de nombreux partenaires locaux, du Cercle Occitan aux bénévoles de l’association Patrimoine et Traditions de Villars, qui a offert à l’école une vingtaine d’objets anciens retrouvés dans les greniers du village. Un vrai “musée de poche” à usage scolaire.

Valoriser la mémoire collective : expositions, visites, ateliers

Au fil des saisons, l’école organise ou participe à différents événements ouverts aux familles et aux habitants :

  1. Expositions temporaires : Deux fois l’an, à la bibliothèque municipale ou à la salle polyvalente, les élèves exposent leurs travaux sur l’histoire du village. L’hiver 2023 a ainsi vu une exposition sur « Villars, village de passage et de mémoire », présentant cartes postales anciennes, carnets de mémoire et histoires illustrées.
  2. Sorties patrimoniales : En collaboration avec le Parc national du Mercantour et la mairie, des visites guidées sont organisées pour tous les élèves, de la maternelle au CM2. Au programme : découverte du pont romain de la Roudoule, légendes sur la chapelle Saint-Jean ou exploration du vieux cimetière pour déchiffrer les épitaphes familiales.
  3. Ateliers pratiques : Initiation à la fabrication du pain au four communal, apprentissage des chansons occitanes, ateliers de vannerie ou de poterie. Ces gestes, transmis par des habitants volontaires, permettent de tisser un lien tactile et affectif avec le patrimoine.

C’est toute la communauté éducative – enseignants, parents, élus, associations et retraités – qui s’implique dans ces événements, parfois rejoints par d’anciens élèves revenus au village.

La mémoire du village, vecteur de citoyenneté et d’identité

La transmission de l’histoire et de la culture locale n’est pas qu’un ornement : c’est une matrice de l’identité collective. Les écoles jouent ici un rôle clé dans l’intégration des enfants venus d’ailleurs, dont les familles se sont installées à Villars sur Var récemment, parfois depuis les quartiers urbains de Nice ou de Carros.

En travaillant sur la mémoire du village :

  • Les élèves acquièrent une meilleure connaissance du territoire où ils grandissent.
  • L’échange avec les aînés leur donne une capacité d’écoute, une humilité et le goût de l’entraide.
  • La découverte des langues anciennes (patois, occitan) favorise l’ouverture aux diversités linguistiques et culturelles de la région.
  • La participation à des projets collectifs renforce le sentiment d’appartenance, essentiel au vivre-ensemble.

D’après une étude du ministère de l’Éducation nationale (rapport “École rurale et identité territoriale”, 2021), 78 % des élèves des villages engagés dans des démarches de valorisation du patrimoine local déclarent « avoir compris l’histoire de leur lieu de vie » et 62 % « vouloir s’impliquer plus tard dans la vie locale ».

Des défis encore à relever

Pourtant, la transmission de la mémoire du village n’est jamais un acquis. Quelques obstacles subsistent :

  • Départ des familles : En vingt ans, le nombre d’enfants scolarisés à Villars sur Var est passé d’une soixantaine à une quarantaine (source : INSEE 2021).
  • Pénurie de témoins : Les anciens qui parlent le patois savoyard ou la mémoire de l’exode de 1944 se font rares. Certains témoignages sont aujourd'hui inexacts ou fragmentaires.
  • Moins d’implication de certaines familles : La transition numérique et la pression du rythme professionnel rendent plus complexe l'implication sur la durée.

Pour répondre à ces enjeux, l’école s’est doté d’un projet d’école ambitieux : conserver une trace numérique des récits collectés, organiser chaque année un forum intergénérationnel et développer une mallette pédagogique sur la toponymie et le patrimoine local, inspirée par les travaux du CRDP Nice.

Un relais précieux pour demain

Villars sur Var tire une part de sa vitalité de ce lien fort tissé entre école et mémoire collective. Lorsque les élèves racontent à la maison la légende du Pont du Diable ou décrivent la fabrication d’un manche à outils, la mémoire du village ne s’endort pas – elle s’enracine dans la génération suivante. La préservation de l’histoire locale, loin d’appartenir au passé, habite ainsi la vie quotidienne du village. Les écoles, par leur engagement, sont bien plus que des lieux d’apprentissage : elles sont, aujourd’hui encore, de véritables ateliers de mémoire vivante.

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