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L’appel de la montagne : comprendre la transhumance dans le Haut-Pays niçois

Le mot « transhumance » fait partie de ce vocabulaire du terroir qui porte en lui des siècles d’économie rurale et de rapports sensibles à la montagne. À Villars sur Var, le passage des troupeaux jadis relevait du grand événement de la belle saison : celui de la montée vers les alpages, auquel tout un village participait, d’une façon ou d’une autre.

La transhumance, c’est ce déplacement saisonnier de troupeaux (ovins, caprins, parfois bovins) entre les pâturages d’hiver, situés en plaine ou à moyenne altitude, et les pâturages d’été perchés sur les hauteurs. Elle s’inscrit dans une tradition très ancienne en Provence et Alpes du Sud, structurée dès le Moyen-Âge et encadrée localement par un ensemble de règles et de droits bien définis. Autour de Villars sur Var, la pratique a profité des reliefs – du vallon de la Roudoule aux cimes du Mont Vial – sculptant le paysage et la mémoire collective.

Selon l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP), la transhumance remonterait dans ces vallées à l’Antiquité, avec une intensification dès le XVe siècle face à une démographie montagnarde croissante (INRAP, « Archéologie, pastoralisme et transhumance dans les Alpes du Sud »).

Organisation logistique : quand tous les Villarois s’y mettaient

La transhumance s’improvisait rarement. Avec ou sans grands troupeaux familiaux, la montée était coordonnée par des bergers (souvent familiaux, parfois salariés), dont le passage marquait le début de l’été. Tout un calendrier dictait la marche à suivre : départ courant mai ou début juin, retour à la fin septembre, selon la météo et la pousse de l’herbe.

  • Préparation des troupeaux : Tonte des moutons avant le départ, soins vétérinaires, sélection des bêtes (âge, santé), marquage au goudron ou « coup de pinceau » d’huile brûlée pour s’y retrouver aux alpages.
  • Organisation du trajet : Les troupeaux partaient à pied du village (souvent la nuit ou à l’aube pour éviter la chaleur), accompagnés de chiens de conduite et parfois des familles. Sur 20 à 40 kilomètres, il fallait prévoir points d’eau (sources, rivières), repos à l’ombre, et étapes dans des bergeries d’altitude.
  • Logistique humaine : L’accompagnement mobilisait, outre les bergers, des membres du village pour « ouvrir la marche », transporter l’équipement (couchage, réserves alimentaires), vérifier l’état du bétail et prodiguer des soins.

À titre d’exemple, la carte pastorale dressée par Préfecture des Alpes-Maritimes en 1937 indique qu’à Villars sur Var, environ 800 à 1200 ovins prenaient le chemin de l’alpage chaque année, répartis en 6 à 8 troupeaux distincts (Source : Archives dép. des A-M, 1 NUM 1439/2).

Une carte des itinéraires : de Villars sur Var aux estives du Comté de Nice

La géographie de la moyenne vallée du Var impose une lecture attentive des tracés. Les anciens sentiers de transhumance, appelés localement « drailles », sont encore visibles – parfois réempruntés lors des randonnées.

Départ Points de Passage Destination estivale Distance estimée
Villars sur Var Plan de Var, la Roudoule, Léouvé/Bairols Pastoralisme sur Tournefort, alpages du Valdeblore, abords du Mercantour 20 à 35 km
Villars sur Var Massoins, Villars-sur-Var, Savel Montagne de l’Ablé, Pra d’Affoux 15 à 22 km

Ces routes, balisées par des oratoires ou bornes, passaient par des ponts de pierre, aujourd’hui restaurés ou en ruines. L’alpage dit « du Villaron » sur le Valdeblore appartenait historiquement à de nombreux villageois, preuve de la solidarité inter-villages pour éviter la surpâture.

Temps forts et vie quotidienne en alpage

Arrivés sur les hauteurs, une nouvelle routine s’installait. Le rythme du troupeau dictait celui des bergers, parfois isolés, parfois accompagnés de la famille pour les estives longues.

  • Vie collective : L’alpage, c’était la vie rustique : nuits sous la cabane de pierres sèches, repas faits de pain de seigle et fromages frais. Le soir, veillées autour du feu, échanges avec d’autres bergers, parfois fêtes improvisées.
  • Travail : Tonte d’été, fabrication du fromage (brocciu local, tomme, brousse), surveillance accrue contre les prédateurs (loups, renards), entretien du parc et de la fontaine, réparation de la cabane.
  • Rencontres : À certaines dates, « fêtes de l’alpage » accueillaient les familles venues porter provisions et nouvelles du village. L’occasion de renforcer le lien social et de transmettre les légendes locales.

En 1952, l’alpage du Villaron comptait encore 4 familles villaroises installées pour près de trois mois, selon les archives orales du village (témoignage de M. Jacques Fort, collecté par l’Association Sauvegarde Roudoule).

Réglementation, traditions et croyances locales

La transhumance n’était pas un simple changement de pâturage : elle ouvrait sur un univers de règlements, de droits d’usage et de gestes rituels transmis de génération en génération.

  • Droits de passage : Les villages négociaient entre eux des « droits d’herbage » ou « pacages » chaque printemps. Les « compoix » (anciens cadastres collectifs) en dictaient la répartition pour éviter litiges et surpâture (Source : Archives communales de Villars, 1834).
  • Superstitions : Populaires dans le haut-pays niçois : il ne fallait jamais monter à l’alpage sans offrir une miche de pain à Sainte-Anne, sous peine de perte de moutons. Les anciens brûlaient du genévrier à l’entrée du troupeau pour « porter chance » et chasser la maladie (Source : Inventaire du patrimoine immatériel, Ministère de la Culture).
  • Solidarité : Les « veilles » en alpage, rassemblant plusieurs familles de différents villages, instauraient un système d’entraide : en cas de bête blessée ou de temps violent, tout le monde prêtait la main.

Au retour, le passage du troupeau dans les ruelles signalait la fin de l’été. Les habitants sortaient saluer bergers et bêtes, et une bénédiction était parfois organisée sur la place de l’église.

Petites histoires, grandes épopées : anecdotes de Villars sur Var

Plus qu’un événement agricole, la transhumance était aussi un temps fort de la vie sociale. Quelques récits collectés auprès des anciens villarois ou de la mémoire locale :

  • En 1946, une crue soudaine de la Roudoule bloqua le passage du troupeau pendant deux jours à l’entrée du vallon. Les bergers, aidés par le forgeron du village, improvisèrent un pont de fortune en branches et galets (témoignage recueilli par la Bibliothèque Départementale, 2016).
  • Les enfants, au retour des alpages, suivaient le troupeau pour ramasser les plumes d’aigles ou de buses parfois « laissées » comme petits trésors dans les éboulis du versant de l’Ablé.
  • Une légende rapporte qu’un soir d’estive, des bergers du Villars auraient vu « passer la lune deux fois dans la même nuit », déformation sans doute d’une veille trop longue ou d’un reflet mystérieux sur le plateau du Pra d’Affoux.

Ces anecdotes tissent ensemble un souvenir vivant et quotidien : celui d’un village soudé autour de ses troupeaux, de ses gestes partagés et de la relation intime à sa montagne.

Entre héritage et renouveau : la transhumance aujourd’hui

Si la transhumance traditionnelle, telle qu’elle s’est pratiquée jusque dans les années 1970 autour de Villars sur Var, a presque totalement disparu, elle n’a pas pour autant été oubliée. Les paysages de drailles, d’anciens abreuvoirs, de cabanes en pierre, sont toujours visibles pour qui sait regarder.

Depuis quelques années, de nouvelles dynamiques émergent :

  • Des éleveurs installent à nouveau des troupeaux en estive sur le haut plateau du Valdeblore, réanimant au passage d’anciens sentiers de transhumance.
  • Des fêtes de la transhumance sont organisées autour de Puget-Théniers et dans la Vallée de la Tinée, attirant visiteurs et amateurs de traditions pastorales (Presse régionale : Nice-Matin, 2022).
  • Des projets scolaires et associatifs documentent la mémoire locale au travers de récits d’anciens et de balades commentées sur les drailles (Association Roudoule, Musée des Traditions de Puget).

L’histoire de la transhumance, à Villars sur Var, n’est donc pas qu’un souvenir nostalgique : elle s’inscrit dans le relief, dans les rites familiaux, dans la mémoire des pierres. Pour qui arpente le village, il n’est pas rare de croiser une ruelle baptisée « Ruelle des Bergers » ou un vieux portail arborant un sabot de bois, discrète évocation d’un passé où le son des clochettes ouvrait le bal de l’été.

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